La censure comme outil d’aliénation du Sujet

La censure, c’est « l’instance psychique qui empêche l’émergence des désirs inconscients dans la conscience autrement que sous une forme déguisée », nous dit le dictionnaire Larousse. La conception freudienne de la censure se rattache à la fonction du surmoi, à la conscience morale qui, en interne, réveille le censeur qui ne dort que d’un œil.

Suite à l’éducation reçue, l’homme devient donc son propre censeur car, chez chaque être humain, il y a opposition entre l’amour propre et le désir. Ce qui est en jeu dans le refoulement opéré par l’action de la censure, c’est le renoncement à un désir afin de préserver l’image de soi ou l’image du groupe dans lequel on vit. Les différentes organisations sociales auxquelles nous appartenons (famille, école, lieu de travail, loge, Eglise, Etat…) s’érigent en garantes du bien dire, du bien vivre, du bien manger et même du bien jouir (les missionnaires ont enseigné à leurs ouailles une pratique sexuelle connue de tous). C’est donc au nom de l’idéal du Moi ou d’un idéal culturel et social que le Moi refoule et que le sujet devient un bon névrosé.

Aller au bout de soi-même nécessite un détachement par rapport à ce qui fait notre confort quotidien : le besoin d’être aimé, le souci de plaire ou de ne pas déplaire, le souci d’un « qu’en dira-ton » paralysant. Ces entraves aux désirs, que les gens se donnent ou qu’ils subissent de la part de la société, avec ses règles et ses devoirs, peuvent être vécues par certains comme une aide à se structurer personnellement et socialement ou, au contraire, par d’autres, comme un système d’aliénation personnelle.

L’Antigone de Sophocle met en scène le Désir, l’Etre d’un Sujet face à la norme du groupe, défendue par l’autorité supérieure de la nation. Antigone prend la défense de son frère Polynice face à la décision sans appel de Créon, roi de Thèbes, de priver celui-ci de sépulture. Polynice avait osé attaquer Thèbes. Il fut tué durant son expédition et, pour le châtier une deuxième fois, Créon interdit qu’une sépulture lui soit accordée. Cette décision du prince le privait, dans la croyance de l’époque, de trouver la paix éternelle.
Juliette Binoche dans Antigone de Sophocle
En ne respectant pas l’interdit de Créon, Antigone brave les lois de la cité. En s’opposant au « bien » de la cité, Antigone se place du côté de l’Etre du désir. Pour Antigone, la cité doit s’intéresser à nos besoins mais elle n’a pas à vouloir gérer nos désirs. Certains responsables de la cité ou du Temple ne font pas toujours cette distinction et glissent volontiers de la gestion du temple au système de pensée, aux références esthétiques, des membres ou des personnes qui le fréquentent. Antigone paye le prix de son choix, elle n’aura pas accès au « bonheur » qui l’attendait dans la cité : épouser le fils du roi, devenir reine. Pour que son frère reste quelqu’un qui a existé, elle sera condamnée à mort.
Les poètes ont parfois dans leurs écrits pris la défense du sujet désirant faire face à l’idéologie d’un pouvoir autoritaire.
La mauvaise réputation (Brassens)
Au village, sans prétention, J’ai mauvaise réputation. Qu’je m’démène ou qu’je reste coi Je pass’ pour un je-ne-sais-quoi!
Je ne fais pourtant de tort à personne En suivant mon chemin de petit bonhomme.
Mais les brav’s gens n’aiment pas que L’on suive une autre route qu’eux

Congédié par la France de François Mitterrand il y a trente ans pour délit d’opinion, Guy Béart est l’auteur de la chanson intitulée « La Vérité ».
Le monde doit s’enivrer de discours, pas de vin
Rester dans la ligne, suivre les consignes
À Moscou, un poète à l’union des écrivains
Souffle dans la soupe où mange le groupe

Le poète a dit la vérité Il doit être exécuté.

Dans un ouvrage d’interviews de jeunes Anglais, dits psychotiques, R. Laing rapporte une fin d’interview d’une patiente appelée Ruth :
– L’interviewer : Mais croyez-vous que vous devez être d’accord avec ce que la plupart des gens autour de vous pensent ?
– Ruth : Eh bien, c’est-à-dire que, quand je ne le suis pas, je me retrouve toujours à l’hôpital.

Dans le domaine de la psychothérapie, on retrouve ces tendances antagonistes : l’adaptation du Sujet à son groupe de vie – une ouverture au désir. Les psychothérapeutes comportementalistes vont s’efforcer d’aider les sujets à adapter leurs comportements au monde dans lequel ils vivent. Mais qui place la limite de ce qui heurte ou pas ? Par contre, la psychanalyse, revue par Jacques Lacan, place le désir du sujet au centre de ses préoccupations. « La seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir » (Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse). Le travail sur soi, comme on le propose en psychanalyse (dites tout ce qui vous passe par la tête, sans aucune retenue, même ce qui peut vous paraître idiot ou inconvenant) est la méthode utilisée pour lever le processus de censure et de refoulement. C’est une expérience particulière du libre examen, un moment d’une grande liberté de pensée, en s’efforçant de laisser tomber ses entraves internes ou externes.
Jules Lamy

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