De l’Amour et du Désir dans l’expression érotique.

De l’amour et du désir dans l’expression érotique.

Au 4ème siècle avant notre ère, le comité Phoïbos de l’époque s’est réuni chez le poète Agathon à Athènes, pour fêter son prix littéraire. Ce furent de joyeuses agapes où les participants tenaient, à tour de rôle, un discours sur l’amour. Platon fut le secrétaire de cette petite assemblée et relata les interventions des participants à cette fête dans un ouvrage intitulé : «  Le Banquet ».

Pour Aristophane, chacun de nous n’est qu’une moitié d’homme, et cherche sa moitié. « Lorsque chaque moitié rencontre sa moitié, l’amour les saisit d’une si merveilleuse façon qu’elles ne veulent plus se séparer : elles aspirent à se fondre ensemble et à refaire ainsi l’unité primitive. »

Un beau jeune homme, nommé Alcibiade, narra sa tentative de séduction sur la personne de Socrate ; un être divin et merveilleux, nous dit Alcibiade. Tentative de séduction qui fut vouée à l’échec car il proposait à Socrate un marché de dupe : pour accéder à la beauté intérieure de Socrate, il proposait en échange la beauté de son corps. Socrate renvoya Alcibiade à l’insatisfaction de son désir, se refusant d’échanger du fer contre de l’or.

Plus près de nous, dans les années 70, du haut de son séminaire, le psychanalyste Jacques Lacan décréta qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Ce qui en étonna plus d’un ! C’est, contrairement à ce que croyait Aristophane, l’absence d’un lien parfait ou d’un rapport sans faille entre deux personnes qui est mis en évidence par Lacan. L’acte sexuel, c’est la conjonction des corps où chacun jouit de son corps propre, avec le fantasme de faire Un, mais l’acte sexuel le plus réussi est toujours un ratage car il y a toujours une disjonction entre la jouissance physique et le désir fantasmé. Le plaisir sexuel se vit dans une représentation d’un rapport, qualifié de rapport amoureux, avec la dimension érotique qui vient l’alimenter. L’érotisme, c’est l’art du sexe, c’est le domaine de la subjectivité où se déploie le désir sous sa forme symbolique. Alcibiade, subjugué par les beautés intérieures de Socrate, lui fait une déclaration d’amour qui, malheureusement pour lui, ne trouve pas l’écho souhaité. Sur l’amour Lacan n’a pas la vision idéalisante des romans de salles de gare. Pour lui, l’amour vient suppléer à l’échec du rapport sexuel, sans cependant atteindre la fusion des amants, comme l’annonçait Aristophane. Cette escroquerie qu’est l’amour, dira Lacan, car « aimer c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. » Dit plus simplement : « Je crois qu’elle m’aime, ou qu’il m’aime, alors les ennuis commencent ! »

Cette mise à plat, décapante, de la relation amoureuse, renvoie l’être humain à sa solitude. Le philosophe Emmanuel Levinas, bien au contraire, voit, dans la découverte de la vulnérabilité du visage de l’autre, le moment où deux subjectivités se rencontrent. Le visage parle, dit-il, il interdit le meurtre et ouvre au devoir de responsabilité. En évitant de s’intéresser à l’autre à partir de nos manques, ce qui est le propre du rapport érotique à l’autre, qui est conquête et appropriation de l’autre, on peut établir une relation fraternelle avec cet autre qui conservera toujours son mystère. Le cinéma des frères Dardenne illustre d’une façon remarquable cette approche phénoménologique de la relation à l’autre.

Revenons à Lacan qui, à l’occasion, s’intéressait à la peinture. A son décès, on ne fut pas peu surpris de retrouver à son domicile la toile de Gustave Courbet : « La création du monde ». Cette toile n’était cependant pas offerte à tous les regards. Son épouse, fatiguée d’avoir constamment cette œuvre hyperréaliste devant les yeux, avait demandé à son beau-frère, le peintre surréaliste André Masson, de lui brosser un tableau qui couvrirait ce qui lui faisait horreur.

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Il est surprenant de trouver au domicile de Lacan l’origine du monde de Courbet.

Comme le faisait très justement observer Jean Fourton : « L’origine du monde est trop explicite pour être érotique. Le tableau est pornographique. » Il est étonnant d’apprendre que l’apôtre du symbolisme, le chantre du désir ait acquis et exposé à son domicile cette peinture de Courbet. Dans la pornographie, on a évacué l’amour mais, même chez les plus beaux esprits, il y a toujours, dans un coin caché de la psyché, l’espoir d’être parfois débarrassé du symbolisme et des jeux érotiques qui en sont l’expression, pour enfin baiser comme une bête !

Quelques mots encore d’un érotisme hors du commun et de la séduction que peut produire le Grand Architecte de l’Univers chez certains sujets qui l’érotisent. Thérèse d’Avila est une belle illustration de la séduction que peut produire l’Etre Suprême dans la relation imaginaire qu’elle entretient avec cet être fantasmé, et de la jouissance mystique qui en est l’apothéose. Pour illustrer cette forme d’érotisme, voici un court extrait de son Livre de vie : « Je voyais entre les mains de l’ange un long dard qui était d’or et dont la pointe de fer portait à son extrémité un peu de feu. Parfois, il me semblait qu’il me passait ce dard au travers du cœur et l’enfonçait jusqu’aux entrailles. La douleur était si intense qu’elle me faisait pousser de faibles plaintes. Cette souffrance n’est pas corporelle, mais spirituelle ; et pourtant le corps n’est pas sans y participer un peu, et même beaucoup. Mais dès qu’il se fait sentir, le seigneur ravit l’âme et met en extase. Ainsi elle n’a pas le temps d’endurer ni de souffrir ; presque aussitôt elle entre dans la jouissance. » Et si Aristophane avait vu juste ? Il suffit de bien choisir son séducteur et la forme d’érotisme qui conduit enfin à ne faire qu’Un avec l’Etre aimé.

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