Il ne faut pas tuer l’épeire !

 

Il ne faut pas tuer l’épeire.

Il y a quelques années, j’avais pris en charge un groupe hebdomadaire de psychothérapie d’adolescents autistes ou psychotiques. Sur le versant de la paranoïa, une approche ludique peut ébranler un discours fait de certitudes. Sur le versant de la schizophrénie, il faut chercher à donner du sens à des éléments disparates qui n’ont apparemment aucun lien entre eux. Il s’agira de réinscrire le sujet psychotique dans une histoire et renouer des liens qui s’établissent dans la vie quotidienne. Lors d’une séance, un des adolescents présents prit la parole pour dire ceci : « café – jouer aux boules – taxi – maman pas là. »  Un psychologue, travaillant avec ces jeunes au quotidien éclaira ma lanterne et me permit de tisser la toile de cette histoire en utilisant ces fils difficiles à entrelacer. Voici le résultat de mon travail d’épeire pour reconstituer la toile de vie de ce garçon : « Le week-end dernier, tu es rentré en taxi chez ta maman à Paris. Arrivé à l’appartement de ta maman, il n’y avait personne et la porte était fermée à clé. Avec le chauffeur du taxi, vous avez fait le tour de tous les bistrots du quartier et vous avez enfin trouvé ta maman dans l’un d’eux. Avant de rentrer à la maison, ta maman vous a payé une boisson et elle t’a donné de l’argent pour jouer à un des billards de l’établissement. » Le sourire qui se lisait sur le visage de ce garçon fait penser à la joie qu’éprouve le tisserand qui noue son dernier fil, qui déploie sa tapisserie et contemple le fruit de son travail.

Sur le versant schizophrénique de la structure psychotique, c’est l’axe diachronique du langage qui manque de liens, c’est ce que vit l’adolescent de cette petite histoire. Chez le paranoïaque c’est le deuxième axe du langage  qui fait défaut : l’axe synchronique. Avec une fermeture totale aux beautés de la métaphore, à l’humour et aux mots d’esprit. S’y risquer peut entraîner de solides désagréments et le thérapeute doit s’avancer sur cette dimension du langage avec prudence, en s’assurant que la pierre où il met le pied lui est familière.
Epeire

Tissage de Martine Ghuys, acquise par le docteur J-L Taquin.

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