Une interprétation psychanalytique de l’humour et du rire

Dès le début de son élaboration théorique, Freud s’intéressa aux mots d’esprit (Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient). Le titre annonce clairement l’orientation de son étude. Le mot d’esprit produit le rire chez celui qui le reçoit. Il s’adresse à l’autre et le caractère spirituel du message n’est pas toujours apprécié par le destinataire. Son caractère sexuel outrageant peut déranger et se révéler être un obstacle au plaisir qu’il est censé produire.
Cette caricature de Riss dans Charlie Hebdo utilise le drame vécu par la famille du petit Aylan en cherchant à fuir la Syrie par la mer. Ce dessin n’a pas fait rire tout le monde car, pour certains, il est inconvenant de chercher à faire rire en se servant de la fin tragique d’un enfant. « Que serait devenu le petit Aylan s’il avait grandi ? ». A l’âge adulte, Aylan serait devenu: « Tripoteur de fesses en Allemagne »,  nous dit Riss. On est à cent lieues du politiquement correct et la provocation est à connotations sexuelles. Riss a osé dire ce que d’aucuns ne se permettraient pas de dire. Si cela me fait rire, c’est que, inconsciemment, je prends plaisir à l’effet de rupture (braver l’interdit du politiquement correct) et à la connotation sexuelle incarnée par le joli fessier des belles allemandes. Cela est plus puissant que la retenue ou l’inhibition que m’inspire le triste sort du petit Aylan. Ce qui est aussi amusant de relever dans cette petite séquence humoristique, c’est qu’elle s’appuie sur un fond de réalité. Les Allemands ont certes les meilleures voitures du monde, les meilleures machines à laver… et les plus belles femmes à tripoter mais ils sont aussi « cocufiables ». Cette petite histoire réveille le désir inconscient de caresser les jolies fesses des belles Allemandes, d’oser provoquer « Monsieur tout le monde » et de jouer un bon tour aux Allemands qui se croient supérieurs à tous.
Lacan attacha une grande importance à l’ouvrage de jeunesse de Freud. Il y consacra une large part de son séminaire V : « Les Formations de l’inconscient ». Il y insiste sur la dimension symbolique du mot d’esprit, sur l’élément tiers qui a une grande importance dans le trait d’esprit. Dans l’exemple choisi, Riss s’adresse à un public qui connaît le contexte dans lequel ce trait d’esprit vient s’inscrire. Le désir de Riss est de surprendre ses lecteurs et de provoquer chez eux le rire et un sentiment de plaisir. C’est quand la langue fourche qu’une vérité se livre, sans le faire exprès. Quand je prends connaissance du dessin de Riss, ma vérité se situe là où je ne l’attends pas, au niveau de ce que je n’oserais pas dire, au niveau du plaisir que j’éprouverais à caresser les fesses des jolies Allemandes ou, si je suis femme, du côté de la joie ambigüe que j’éprouve, car faite d’acceptation et de refus, quand une main baladeuse parcourt mon intimité.
Le trait d’esprit est un moment de vérité. Quant au désir, il apparaît toujours voilé.
Jules Lamy

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