Pour une approche symbolique du meurtre du Père.

Pour une approche symbolique du meurtre du père.

L’analyse du mythe est riche d’enseignement car elle nous révèle la dimension cachée de la nature humaine. Le mythe pourrait être compris comme un phantasme individuel qui deviendrait universel, partagé par tous. « La Punition d’Ixion par Junon » est une tentative avortée de meurtre du Père. D’autres histoires mythiques abordent le même thème.

La légende d’Œdipe, exploitée dans les tragédies de Sophocle,  est un des mythes grecs les plus forts. Avec Freud et la psychanalyse, le thème d’Œdipe a connu une nouvelle célébrité en devenant le tableau fondateur du psychisme humain. Œdipe, héros du savoir (il le montre en répondant correctement aux questions du Sphinx), se révèle aussi comme un être de non-savoir. C’est son aveuglement qui l’amène au parricide et à l’inceste.

Avec « Totem et Tabou », Freud donne une autre forme mythique du meurtre du père. Il avait pris connaissance d’observations effectuées par des ethnologues sur des tribus du centre de l’Australie. Certaines tribus organisent une fois par an un repas rituel où l’animal totémique est tué et mangé par les membres de la tribu. C’est une grande fête qui permet de braver, durant l’année, l’interdit de tuer cet animal emblème de la tribu. Darwin avait émis l’hypothèse, qu’à l’origine de l’humanité, comme cela se passe dans des hordes d’animaux sauvages, le groupe humain vivait sous la domination d’un mâle dominant qui possédait toutes les femelles du groupe. Freud va rapprocher ces deux observations ou ces deux hypothèses scientifiques pour interpréter le repas totémique comme étant un rituel mis en place pour rappeler le meurtre du père tout-puissant de la horde primitive. Mais, une fois le meurtre accompli, nous dit Freud, les fils éprouvèrent un profond sentiment de culpabilité et ils ne purent s’approprier les femmes jadis possédées par le tyran. « C’est ainsi que le sentiment de culpabilité des fils a engendré les deux tabous fondamentaux : le meurtre et l’inceste. » (Freud, S., Totem et tabou)

Un des mythes fondateurs de la franc-maçonnerie est le meurtre du Père : le meurtre d’Hiram. Ici, ce n’est pas la femme qui est recherchée mais le Savoir, une des formes de sublimation décrites par Freud. On pourrait penser que le mythe maçonnique s’inspire des mythes freudiens, or, il semblerait que ce soit tout le contraire qui se soit passé. En effet, notre ami Jean Fourton nous apprend, dans son live : « Freud Franc-Maçon » que Freud fut initié à la loge « Wien » le 29 septembre 1897. Cette loge faisait partie du B’nai B’rith (les fils de l’Alliance) qui est la plus vieille organisation juive toujours en activité dans le monde. Calquée sur les organisations maçonniques, elle a été fondée à New York, le 13 octobre 1843, par douze Frères maçons qui souffraient de l’ostracisme dont étaient frappés les juifs désirant entrer dans un ordre maçonnique. Il est plus que probable que Freud fut initié au mythe maçonnique d’Hiram dans cette obédience juive pratiquant l’initiation et le rituel maçonniques.

La symbolique du meurtre du père est présente dans de nombreuses œuvres littéraires et dans des récits autobiographiques.

Un bel exemple de cette mise en scène du mythe dans le théâtre se trouve dans la trilogie de Claudel : L’Otage – Le Pain dur – Le Père humilié. Il faut reconnaître que les protagoniste
s de ces trois pièces font pâles figures quand l’auteur les confronte à son Père Éternel, à son Grand Architecte de l’Univers.

Comme exemple de témoignage de récit autobiographique, citons le témoignage que nous livre le cinéaste belge Luc Dardenne dans son livre : « Au dos de nos images ». LuOlivier Gourmet dans Le Fils des Dardennec Dardenne nous dit : « Mon père. Je me suis battu longtemps avec lui. Sans répit. Je n’étais pas seul. Mon frère était toujours avec moi et moi avec lui pour lutter contre lui. Peut-être scella-t-il notre destin de cinéaste bicéphale…. Dans nos films, nous parlons beaucoup de notre père, de ses fils et de lui. Je n’ai jamais parlé à mon père. Il m’a fallu de nombreuses années pour comprendre ce que je lui devais. » Les films des Dardenne tournent toujours autour de la fonction paternelle. Une production cinématographique qui symbolise la problématique œdipienne de ses auteurs ou qui fait symptôme de cette problématique ?

Dans son dernier livre autobiographique (Un bon fils), Pascal Bruckner nous raconte qu’à l’âge de dix ans, dans sa prière du soir, il abjure Dieu, notre créateur tout puissant, de provoquer la mort de son père. Il ne sera pas exaucé et, à la fin de son récit, il fait cette constatation : « Je n’ai qu’une certitude : mon père m’a permis de penser mieux en pensant contre lui. Je suis sa défaite : c’est le plus beau cadeau qu’il m’ait fait. »

Tuer symboliquement le père, c’est une issue non tragique à ce mythe structurant chaque histoire personnelle. Lire Freud avec Freud, c’est une manière de tuer, symboliquement, le Père Freud. Avec sa théorie œdipienne, Freud donne consistance au père idéalisé de l’hystérique, le Père parfait. Pour donner forme à ce Père idéalisé, Freud invente un mythe : Totem et Tabou. En bon obsessionnel, Freud ne pouvait qu’imaginer un père parfait pour répondre aux vœux de ses patientes hystériques. Freud a donc imaginé un père tout puissant qui peut répondre au rêve de l’hystérique et rendre la femme heureuse. On pourrait, au contraire, mettre l’accent sur l’échec d’Œdipe et son aveuglement à vouloir rechercher la réussite personnelle, familiale et sociale. A la fin de la tragédie, on voit Œdipe payer le prix de sa faute: il se crève les yeux et quitte la cité. Il faut voir là, plus qu’un simple acte autopunitif. Œdipe comprend enfin la cause de son aveuglement. En se mettant au service des biens, il cherchait la réalisation du bonheur parfait : avoir une femme (sa mère), des enfants, une royauté… La recherche de ce type de bonheur se révèle être source d’aveuglement et conduit le héros à sa perte et au parricide. En se crevant les yeux, Œdipe renonce définitivement aux biens, aux métaux qui l’ont captivé et aveuglé sur son désir. La renonciation aux biens et au « bonheur » est le prix à payer pour trouver le fin mot sur le DÉSIR. (Lacan, Séminaire VII, L’Ethique de la psychanalyse.)

Quant à Hiram, un peu comme le Père freudien, il peut être perçu comme la figure du maître imaginaire, du moi idéal de chaque compagnon, avec les sentiments positifs que cela suppose à l’égard du Maître et avec aussi le souhait de lui ressembler, de fonctionner narcissiquement en miroir. On ne voit jamais que sa propre image dans l’autre pris comme miroir. Hiram est aussi le représentant du maître symbolique. En incarnant de hautes valeurs morales, il représente un idéal à atteindre. Hiram ira jusqu’au sacrifice de sa vie pour ne pas faillir à son devoir. Ainsi décrit, le mythe d’Hiram est assez proche du mythe christique. Cette approche du mythe, qui idéalise le personnage Hiram ou le personnage Jésus, conduit à une morale toujours en recherche d’une perfection qui va vers un infini divin, avec le sentiment de faute ou de péché face à un objectif impossible à atteindre. « Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait. » (Matthieu v 48)

Tuer symboliquement Hiram c’est, sans doute, accepter que le Savoir est un leurre car il est fait d’ignorance. L’éthique de ce savoir va jusqu’à l’ignorance de la Vérité. Le maître, comme le psychanalyste, ne peut transmettre qu’une capacité à vivre et à travailler avec l’ignorance. L’ignorance devient le moteur de la transmission. La parole perdue ou la quête du savoir d’Hiram, c’est l’ouverture au désir et le soutien du désir caché qui nous habite. Position éthique à tenir. Le psychanalyste Jacques Lacan, dans son séminaire sur l’éthique de la psychanalyse, disait ceci: « La seule chose dont on puisse être coupable, dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir. »

La liberté de pensée, la liberté de parole, la liberté d’agir, c’est l’exercice de la fonction paternelle, libérée du piège de la demande d’amour.

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