Une œuvre d’art devrait toujours nous apprendre que nous n’avions pas vu ce que nous voyons. » (Paul Valéry)

Le message caché de l’oeuvre d’art.

Durant cette remise de prix « Louis Musin », Patricia Houyoux a fait référence à cette citation de Paul Valéry, en soulignant l’importance qu’elle a à ses yeux. On peut certes rester au niveau de la richesse de la production artistique, qui n’apparait pas au premier regard et qui demande qu’on s’y attarde. On peut aussi s’interroger sur la part inconsciente de l’artiste, qui transparait au travers de son œuvre. On peut enfin se placer au niveau du Sujet (l’auditeur, le spectateur), placé devant la production artistique et qui la reçoit avec sa propre subjectivité. C’est cette subjectivité de l’auditeur ou du spectateur qui peut aussi être interrogée et analysée.

moiseLa statue du Moïse de Michel-Ange, dans l’église Saint-Pierre-aux-Liens à Rome permet ces différents types d’approche. De nombreux critiques artistiques se sont penchés sur cette œuvre et Freud fut du nombre des admirateurs. Il en parle comme étant une œuvre « énigmatique et grandiose ». (Freud, S., Essais de psychanalyse appliquée.)

L’histoire de Moïse, racontée dans « L’Exode », nous révèle un Moïse beaucoup plus combatif que celui représenté par   Michel-Ange. Dieu (Yahvé) rencontre Moïse sur le mont Sinaï pour lui remettre les tables de la loi ou le texte de l’alliance qu’il veut établir avec son peupsy-moiseple. Les tables de la loi sont écrites du doigt de dieu, sur deux pierres, nous dit la bible. Pendant l’absence de Moïse, le peuple s’agite et, désirant adorer un dieu concret, construit et adore un veau d’or. Dieu, qui voit tout et sait tout, avertit Moïse de cette adoration sacrilège et, fou furieux, menace d’exterminer ce peuple idolâtre. Moïse réussit à calmer la colère de Yahvé puis s’en va rejoindre les siens avec les tables de la loi. Il assiste alors à l’apostasie de ce peuple qu’il est censé guidé. Pris d’une grande colère, il brise les tables de la loi, puis fait tuer trois mille idolâtres. Ensuite, Moïse retourna voir Yahvé au sommet du mont Sinaï pour recevoir à nouveau les tables de l’alliance que Yahvé veut établir avec le peuple d’Israël. Le Moïse de la bible est loin d’être un tendre. Il est aussi amusant de constater que ce Dieu, fruit de l’imagination humaine, éprouve des sentiments qui sont propres aux êtres humains.

Pourquoi Michel-Ange a-t-il inventé un Moïse aussi éloigné de la version biblique ? Afin d’apprendre, de ce que nous n’avions pas vu, du paisible Moïse de Michel-Ange, de nombreux commentateurs, dont Freud fait partie, ont analysé tous les détails de la statue, en espérant y trouver la signification que l’artiste veut transmettre par cette œuvre d’art. Freud reconnait que Michel-Ange n’a pas voulu représenter le Moïse historique, mais un être qui est le fruit de son imagination. Un Etre énergique qui maitrise le monde réfractaire. « Par-là, il a introduit dans la figure de Moïse quelque chose de neuf, de surhumain, et la puissante masse ainsi que la musculature exubérante de force du personnage ne sont qu’un moyen d’expression tout matériel servant à rendre l’exploit psychique le plus formidable : vaincre sa propre passion au nom d’une mission à laquelle il s’est voué. » (Essais de psychanalyse appliquée)

Relever la subjectivité de Freud dans ce travail d’analyse critique, c’est lire Freud avec Freud. Freud est fasciné par le Moïse de Michel-Ange. « Jamais aucune sculpture ne m’a fait impression plus puissante », nous dit-il. Il en parle comme étant une œuvre énigmatique et grandiose. Il est fasciné par la puissance qui se dégage de cette sculpture de Michel Ange. Il y voit la mise en évidence de la mission assignée au père du peuple juif. Devant le spectacle de son peuple adorant le veau d’or, Moïse, pris d’une terrible colère, brisa les tables de la loi, mais la statue ne révèle pas cet épisode car ce qui est important à mettre en évidence, pour Michel-Ange,   chez ce meneur d’hommes qu’est Moïse, c’est sa capacité à vaincre ses propres passions afin de mener à bien la mission qui lui est confiée.

Quel contraste avec ce fait divers qui a profondément marqué le jeune Sigmund durant son enfance et dont son père fut un des deux acteurs ! Son père lui raconta cette histoire qui lui est arrivée. « Une fois, quand j’étais jeune, dans le pays où tu es né, je suis sorti dans la rue avec un bonnet de fourrure tout neuf. Un chrétien survint ; d’un coup il envoya mon bonnet dans la boue en criant : « Juif, descends du trottoir ! » – « Et qu’est-ce que tu as fait ? » – « J’ai ramassé mon bonnet », dit mon père avec résignation. Cela ne m’avait pas semblé héroïque de la part de cet homme grand et fort qui me tenait par la main. » (Freud, L’interprétation des rêves.)

Quant à Moïse, le père du peuple juif, il est assez proche du père idéalisé par Freud dans sa théorie œdipienne et qui est loin du père de la réalité. Cette histoire mythique est une production de la névrose obsessionnelle de son auteur : le père tout-puissant, qui peut répondre à toutes les demandes qui lui sont adressées. Actuellement, les psychanalystes ne font plus référence à ce père imaginaire de Freud, mais à la fonction symbolique du père. Le « Nom du Père », c’est le père qui parle, qui prend position au niveau du quotidien, sans avoir réponse à tout, et qui, à l’occasion, sait dire non aux demandes qui lui sont adressées

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